Législation, Régulation & Commande Publique

Modernisation de la commande publique au Maroc : Dialogue compétitif, gouvernance par la data et ancrage stratégique de l'OMCP

L'entrée en vigueur du décret n° 2-22-431 et l'installation auprès de la Trésorerie Générale du Royaume de l'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP) consacrent un tournant décisif : doter les acheteurs publics d'outils d'achat innovants pour les projets complexes, tout en instaurant une transparence accrue fondée sur la fiabilisation des données financières.

Rédigé par le Pôle Droit Public & Régulation Financière
Département Législation, Régulation & Marchés Publics
• • 9 min de lecture académique
Réunion officielle d'installation de l'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP) en présence des autorités gouvernementales et de la TGR
Installation des instances de l'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP) domicilié à la Trésorerie Générale du Royaume. Un cadre partenarial au service de la transparence et de l'efficience de la dépense. Crédit : TGR / AP Archive.

Pesant annuellement près de 300 milliards de dirhams et représentant près de 20 % du Produit Intérieur Brut national, la commande publique marocaine n'est plus un simple exercice comptable d'allocation de crédits budgétaires. Elle s'impose désormais comme le levier le plus puissant de politique économique, industrielle et territoriale dont dispose l'État pour stimuler l'investissement productif, promouvoir les PME et accélérer la transition vers des modèles de gestion durables et transparents.

Ce double impératif d'agilité contractuelle et de probité financière trouve son couronnement à travers deux réformes institutionnelles majeures : d'une part, l'instauration par le décret n° 2-22-431 du dialogue compétitif, qui rompt avec les rigidités procédurales traditionnelles ; d'autre part, la mise en place effective de l'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP), garant d'une gouvernance moderne éclairée par la donnée économique et financière.

1. Le décret n° 2-22-431 et l'avènement du dialogue compétitif

Publié au Bulletin Officiel le 8 mars 2023 et entré en vigueur le 1er septembre 2023, le décret n° 2-22-431 portant réglementation des marchés publics marque une rupture doctrinale avec le formalisme excessif du décret antérieur de 2013. Parmi ses innovations les plus attendues par les praticiens du droit public et les gestionnaires de grands projets figure la consécration du dialogue compétitif.

Défini à l'Article 12 du décret, le dialogue compétitif est une procédure formalisée par laquelle le maître d'ouvrage engage un dialogue interactif et structuré avec les candidats admis à y participer, dans le but d'élaborer, de co-construire et d'affiner des solutions techniques, juridiques ou financières adaptées aux spécificités de son besoin.

Le recours à cette modalité d'achat novatrice n'est pas discrétionnaire : il est conditionné par l'impossibilité objective pour l'acheteur public de définir préalablement les spécifications techniques exhaustives ou de déterminer l'architecture juridique et financière du contrat. C'est le cas typique des systèmes d'information hautement intégrés, des infrastructures de transport intelligentes, des projets de transition énergétique complexes ou encore des prestations intellectuelles de pointe où les réponses du marché ne peuvent être figées ex-ante dans un cahier des charges conventionnel.

2. Différenciation juridique : Dialogue compétitif, Appel d'offres et Procédure négociée

Pour appréhender la singularité du dialogue compétitif, une confrontation avec les autres modes de passation s'avère indispensable :

La rupture avec l'Appel d'offres : Dans un appel d'offres ouvert ou restreint, l'acheteur impose un cadre technique immuable. Les candidats formulent une réponse unilatérale, et l'évaluation s'opère sans aucune possibilité d'interaction directe ou d'adaptation conjointe sur le fond du dossier. À l'inverse, le dialogue compétitif autorise des phases d'échanges itératifs où chaque soumissionnaire peut proposer des approches technologiques alternatives avant le dépôt de son offre finale.

La distinction avec l'Appel à manifestation d'intérêt : L'appel à manifestation d'intérêt constitue un simple instrument de prospection et d'analyse préalable du marché (sourcing), dépourvu de portée contractuelle directe, alors que le dialogue compétitif est une véritable procédure de passation aboutissant à la conclusion d'un marché public exécutoire.

La frontière avec la Procédure négociée : Si la négociation s'applique dans des contextes restrictifs d'urgence impérieuse ou de monopole technique sur la base d'offres déjà arrêtées, le dialogue compétitif met en concurrence plusieurs candidats qui développent en parallèle des solutions distinctes, dans le respect scrupuleux de l'égalité de traitement et de la confidentialité de leur savoir-faire industriel.

3. L'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP) : Pilier de la transparence

L'efficacité économique des nouveaux instruments de passation ne saurait opérer sans un système d'information transparent, centralisé et auditable. C'est précisément l'objet de l'Observatoire marocain de la commande publique (OMCP), institué par le décret n° 2.22.78 du 22 avril 2024 en application de l'article 158 du décret n° 2-22-431.

Domicilié auprès de la Trésorerie Générale du Royaume (TGR) et placé sous la présidence effective du Trésorier Général du Royaume, Noureddine Bensouda, l'OMCP incarne une avancée institutionnelle décisive pour la gouvernance des finances publiques marocaines.

Sa composition pluridisciplinaire et partenariale rassemble les représentants des départements ministériels clés (Finances, Intérieur, Équipement), les collectivités territoriales, les établissements et entreprises publics (EEP), ainsi que les organisations professionnelles patronales (CGEM) et les experts du secteur privé.

L'Observatoire s'est vu confier des missions névralgiques :

  • Collecte et fiabilisation : Rapatrier l'intégralité des flux informationnels afférents à la passation, à l'exécution budgétaire et aux règlements des marchés de l'État, des collectivités et des EEP.
  • Centralisation des indicateurs : Mettre fin à la dispersion des données sectorielles et produire des séries statistiques consolidées sur les volumes d'achat, les délais de paiement et le taux d'attribution aux PME nationales.
  • Aide à la décision publique : Publier des rapports d'évaluation réguliers et des analyses prédictives pour orienter les réformes tarifaires, fiscales et réglementaires de l'État.
« L'Observatoire ne doit pas être un simple réceptacle de chiffres, mais un espace partenarial d'analyse prédictive et de rationalisation continue de la commande publique. » Noureddine Bensouda — Trésorier Général du Royaume

4. Perspectives : Dématérialisation et professionnalisation de l'acheteur public

L'articulation entre le dialogue compétitif et l'OMCP consacre une nouvelle philosophie de la dépense publique : l'acheteur public n'est plus un simple vérificateur de conformité réglementaire, mais un acheteur stratège guidé par la performance économique et l'intérêt général.

Dans cette perspective, la dématérialisation intégrale des procédures sur le Portail des marchés publics (PMP) franchit un cap décisif. En éliminant les soumissions papier, le système garantit l'horodatage infalsifiable des dépôts, supprime les asymétries d'information et abaisse drastiquement les coûts d'accès pour les jeunes entreprises innovantes et les artisans locaux.

Toutefois, le véritable défi réside désormais dans la professionnalisation des filières d'acheteurs publics. Conduire un dialogue compétitif exige des compétences pointues en négociation contractuelle, en ingénierie financière et en analyse des risques. De même, l'exploitation des flux de l'OMCP nécessite de former des cadres capables de convertir la donnée brute en stratégies d'achat mutualisées. C'est à ce prix que la commande publique marocaine accomplira sa pleine vocation : transformer chaque dirham public investi en levier pérenne de souveraineté économique et de progrès social.

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